Parfois, la logique dualiste est salutaire. Son tranchant a le mérite de clarifier nos conceptions du monde, nos représentations, nos attitudes, et nos actions. Ainsi, à propos de la relation que nous entretenons avec notre environnement, cette logique du tiers exclus nous contraint à choisir, car de deux choses l'une : soit l'environnement n'est qu'un stock de ressources (énergie, eau, surface agricole utile, etc.), et alors cette relation n'est que gestionnaire et instrumentale ; soit l'environnement est Nature vivante, cosmos animé, lieu de sacralité et de merveilleux, et alors cette relation peut toucher l'aventure humaine dans son cœur.

Couverture Arpenter les chemins de l'Ecopsychologie

 

Mon intime conviction, que je partage avec d'autres, est que la crise écologique s'intensifiera tant que nous n'aurons pas choisi, avec conscience et dans les profondeurs de notre âme, la seconde voie : l'environnement comme Nature animée. Certes, il n'est pas question de nier la dimension matérielle de la crise, et nous devons impérativement veiller aux équilibres biophysiques, aux ressources. La crise environnementale (climat, ogm, pollutions, etc.) atteint de telles proportions que sa résolution conditionne largement le maintien de la civilisation humaine. Il y a donc bel et bien péril dans la demeure Terre. Mais, cette crise n'est pas d'abord une « mauvaise gestion des ressources matérielles ». En fait, elle est la manifestation d'une crise anthropologique et spirituelle. C'est parce que la Nature vivante n'est plus pétrie de symboles, de sacré et de poésie que nous pouvons la profaner. Et c'est parce que l'humain lui-même est devenu homo oeconomicus, qu'il ne peut avoir avec l'environnement qu'un lien marchand. L'écologie spirituelle, portée par de nombreux mouvements sociaux dans les pays du Sud, et par quelques courants de pensée au Nord, estime que la réponse écologique nécessite, en plus de courageuses décisions politiques et économiques, de modifier notre façon de nous représenter notre Maison Terre, de clarifier nos valeurs, et de réhabiliter l'imaginaire, le sacré, l'esthétique, la vie intérieure, et de nouer une relation qualitative avec la Nature.

 

Alternative et mémoire

Le processus de résolution de la crise écologique répond à tous les aspects d'un koan de la tradition bouddhiste japonaise : comme l'énoncé zen, ce processus est un paradoxe dont la finalité est la prise de conscience, l'éveil ! En effet, alors que la sortie de la crise devrait nous offrir les clés d'un futur soutenable et convivial pour l'humanité et notre habitat naturel, elle nous exhorte en même temps à devenir des explorateurs des temps anciens. On peut dire même que la qualité de nos alternatives écologiques dépend en partie de la compréhension qu'elles se donnent des origines de la crise environnementale. Or, cette compréhension suppose une plongée dans l'histoire des sociétés et des civilisations, dans ses volets sociaux, scientifiques, politiques, économiques, et dans l'histoire des philosophies, des cultures et des spiritualités. Pourquoi cette exploration du temps passé est-elle si nécessaire, alors qu'il nous faut envisager la libération du futur de nos peurs, de nos crises, de nos désespérances ? La raison est simple : le temps des conséquences ne coïncide que très rarement avec le temps des causes. Et il se trouve que les causes de l'actuelle crise écologique s'enracinent dans cette mutation historique – il y a cinq ans ! - qui a vu naître le monde occidental moderne, avec sa raison technicienne, son économie de prédation, son colonialisme. Certes, il ne s'agit pas de nier l'importance des acquis de cette période (comme l'autonomie du sujet, la démocratie), mais force est de constater que sur le plan écologique le bilan est catastrophique. De révolutions industrielles en bouleversements économiques, la société moderne a imprimé sur notre habitat naturel une empreinte mortelle.

 

Le défi est de valoriser les écoles de pensée philosophiques, scientifiques, les courants littéraires, les voies spirituelles, les sensibilités artistiques qui, non seulement n'ont pas trempés dans la naissance et l'essor du capitalisme, du colonialisme et de la marchandisation du monde, mais qui ont même pris le contre-pied des valeurs mercantiles. Ces écoles et courants sont l'honneur de l'humanité européenne et ils constituent en quelques sorte la profondeur qualitative, la densité culturelle dont l'écologie contemporaine a besoin.

 

Retrouver le sens de l'humanisme cosmique, et les chemins de l’Âme du monde

On ne peut guérir la Terre, réenchanter notre relation au monde, réinsuffler du sacré dans l'existence, guérir le futur, si nous ne retrouvons pas la mémoire, la longue mémoire. Une écologie qualitative - que nous nommons « écopsychologie » - invite à une anamnèse. La guérison de la terre est intimement liée, pour les écopsychologues, à la restauration des équilibres au sein même de la vie intime, de la vie de l’âme. Carl Gustav Jung appelait, en son temps, à l’émergence d’une « psychologie avec âme » face au modèle scientiste de la psychologie du XIXe siècle. Pareillement, nous avons besoin d’une « écologie avec âme » face à l’écologie technicienne.

 

Pour cela, il nous faut entrer en possession des héritages spirituels, culturels et artistiques, et de tous ces courants de pensée philosophiques et scientifiques qui ont dit que le Monde avait une profondeur qualitative, une âme. D'Ibn Arabi à Goethe, d'Hadewijch d'Anvers à Paracelse, de Novalis à Carl Gustav Jung, de Henri David Thoreau à Rabindranath Tagore, en passant par Simone Weil, Serge Boulgakov, Paul Florensky ou encore Seyyed Hossein Nasr, toute une lignée d'hommes et de femmes a cheminé sur les chemins de ce que j'appelle l'« humanisme cosmique ». Je fais ici référence à l'humanisme tel qu'il a été envisagé, entre les 14ème et 16ème siècles, par ces néoplatoniciens et alchimistes pour lesquels l'humain véritable était microcosmos, homo universalis. Qu'est-ce à dire ? Tout simplement le fait que l'humain n'était pas uniquement en lien avec la nature, mais portait en lui-même, dans ses entrailles, dans les profondeurs de sa psyché, dans les plis et replis de ses états d'âme, cette nature. Ce lien n'est pas une relation en extériorité, mais une inclusion. Les néoplatoniciens et les alchimistes de la Renaissance célébrèrent les Quatre éléments – Feu, Eau, Air, Terre - comme étant les matériaux primordiaux de la nature vivante, ou encore le spiritus mundus, qui, tel le Qi de la tradition chinoise, traverse énergétiquement l'univers. C'est que le monde, le cosmos n'est pas, pour eux, une juxtaposition d'objets matériels, petits ou gigantesques, posés séparément dans notre espace-temps. Le monde est une unité à la fois matérielle et immatérielle. Dans une formule saisissante, le philosophe néoplatonicien irlandais Jean Scot Erigène parlait de la réalité comme unus mundus, un monde profondément relié, uni, cohérent. La formule circulera chez les alchimistes et sera, au cœur du 20ème siècle, l'une des clés de la psychologie des profondeurs de Jung.

 

Toutes ces intuitions, sagesses, découvertes et créations ne prennent pleinement leur sens que si nous les inscrivons dans la perspective de la philosophie de l’Âme du monde. C'est cette orientation de la pensée qui permet de relier qualitativement la vie de l'intime et la réalité ultime, les paysages de l'âme et ceux de notre environnement. Elle est le pivot de l'écopsychologie. L’Âme du monde, l'anima mundi des Latins, la nafs al-kulliyya des Musulmans, la Shakti et l'âtman des sagesse indiennes, la Sophia des orthodoxes russes, est une figure universelle et majestueuse présente dans un très grand nombre de cultures spirituelles et de traditions philosophiques. Au gré des langues, des imaginaires et des lieux, elle a revêtu des aspects particuliers, mais garde toujours la même tonalité : l’Âme du monde est le « liant universel », ce qui fait que le Monde n'est pas chaos mais cosmos, elle est ce qui donne au Monde sa cohérence. La psychologie des profondeurs a su identifier l'Âme du monde avec l'Inconscient collectif. Même quelques courants issus des nouveaux paradigmes scientifiques, comme la biologie de Rupert Sheldrake, associent cette Âme totale avec la notion de « champs morphogénétiques », ou s'en rapprochent, comme la physique de David Bohm avec son « Ordre implié ». Le champ de l'art, de la poésie à la musique, en passant par la peinture, a aussi été fertilisé par le thème de l’Âme du monde. Il suffit de lire William Butler Yeats ou Romain Rolland, d'écouter « Anima mundi » de Philip Glass, ou de contempler les œuvres des Préraphaélites anglais... Enfin, on ne dira jamais assez à quel point l’Âme du monde est un motif essentiel dans l'articulation entre écologie sociale, écologie politique et écologie spirituelle. Quand les écologistes et les altermondialistes, au Nord et au Sud, affirment, avec force, que « Le monde n'est pas une marchandise », ils nous disent, en fin de compte, que le Monde a une intensité vitale, une signification, une âme...