Theo P C

Le texte qui suit est extrait du livre Theodore Roszak pour une écopsychologie libératrice, de Mohammed Taleb, paru récemment dans la collection « Les précurseurs de la décroissance », dirigée par Serge Latouche, aux éditions Le passager clandestin.

L’élan écopsychologique : guérir l’esprit, restaurer la terre

De même qu’il fut, dans les années 1960-1970, le théoricien de la contre-culture, Théodore Roszak a été, dans les années 1990-2000, le théoricien de l’écopsychologie qui en est le prolongement authentique en quelque sorte. Nous avons dit précédemment que son ouvrage The Voice of the Earth : An Exploration of Ecopsychology (1992) prolongeait et développait plusieurs intuitions de The Making of a Counter Culture (1969). Quel est le fond de la perspective de l’écopsychologie ? Et quel rapport peut-elle entretenir avec la décroissance ? Tout d’abord, Theodore Roszak rappelle que la crise environnementale n’est que l’une des expressions d’une crise systémique, civilisationnelle. Ce n’est pas uniquement la relation entre les humains et l’environnement naturel qui est malmenée par la dynamique de la technocratie et de la démesure. Celle-ci affecte également les rapports entre les humains, aussi bien entre les classes sociales (les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres) qu’entre les pays (inégalités entre les Nord et le Sud). Mais, il y a un autre lieu atteint par l’artificialisation technicienne et la réification, il s’agit de la vie psychique, la vie de l’âme, le for intérieur.

L’écopsychologie affirme justement qu’il existe une relation entre ces trois crises productrices d’injustices environnementales, d’injustices sociales et d’aliénation. Les écopsychologues ont mis en évidence la relation entre l’accumulation d’objets dans l’espace immédiat de l’individu et l’appauvrissement de sa vie psychique. Dans l’espace social, la relation est posée entre la démesure de la technocratie industrielle et du capitalisme et l’humiliation de l’humanité, de ses peuples, de ses communautés, car en elle c’est l’homo œconomicus qui triomphe. Il ne s’agit donc pas de se contenter de souligner l’existence d’un continuum entre la vie de l’âme et le monde extérieur, notamment la vie naturelle. La démarche de l’écopsychologie questionne et même déconstruit la légitimité des mécanismes sociaux-concrets qui malmènent et l’humain – dans sa singularité et dans sa socialité – et son habitat.

Le travail de l’âme, le travail intérieur, dans une écopsychologie radicale, vise à contribuer à « décoloniser l’imaginaire », pour reprendre une heureuse formule de Serge Latouche (Décoloniser l’imaginaire. La Pensée créative contre l’économie de l’absurde, Lyon, Parangon,‎ 2003). Cela suppose une clarification des valeurs qui nous habitent, une prise de conscience des paradigmes qui orientent, parfois à notre insu, nos désirs et nos conceptions du monde. En aucun cas, il ne s’agit d’abandonner le terrain de la raison. Le défi est plus exactement de dépasser la raison close, technicienne, économique et d’ouvrir la raison à la vérité des poètes, des visionnaires, des spirituels, des artistes.

Mais, comme c’est souvent le cas dans l’histoire des continuités intellectuelles, l’écopsychologie tend, avec le temps, à perdre son unité subversive du départ – la cohérence radicale du programme de Theodore Roszak. Elle se diversifie, ce qui ne pose pas problème en soi, mais, ce faisant, elle se dévitalise. Nous assistons ainsi à l’émergence de courants toujours plus nombreux qui se réclament de l’écopsychologie, mais pour lesquels Theodore Roszak, qui en est l’instigateur principal, le premier théoricien, n’est plus qu’une lointaine référence liée aux origines du mouvement. Je n’en citerai que deux.

Le premier tend à ramener l’écopsychologie dans l’orbite d’une psychologie environnementale de nature assez rationaliste. Ses promoteurs s’insurgent même contre la critique faite par Theodore Roszak de la technoscience et des sciences psychologiques traditionnelles et lui reprochent sa dimension spirituelle et sa dimension militante !

Le second exemple d’une approche qui, à notre sens, contribue à dévitaliser l’écopsychologie est celui de l’« écopsychologie pratique ». Là, c’est au fond toute la portée intellectuelle de l’écopsychologie qui disparaît, au nom d’une urgence : la réconciliation concrète, sensuelle, charnelle et émotionnelle entre l’humain – dans son individualité – et l’environnement naturel. La fonction intellectuelle de l’écopsychologie est évacuée, car considérée comme l’une des composantes de la crise écologique. Face à ce qu’elle estime être l’intellect, cette écopsychologie pratico-pratique veut privilégier les autres dimensions de l’existence et de la conscience humaine. Toute une littérature « new age » exprime ce réductionnisme qui joue l’émotion contre la pensée, le corps contre l’esprit. À bien des égards, lorsqu’elle parle de spiritualité, cette littérature l’envisage moins dans la perspective d’une émancipation sociale que dans celle d’un confort (d’un conformisme) individualiste, d’un cocooning... Malheureusement cette dérive procède d’une méconnaissance de ce qu’est vraiment la fonction intellectuelle, l’intellectualité et l’intellect.

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