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Theodore Rozak (1933-2011), initiateur de l'écopsychologie

Sauf à vouloir la réduire à une technoscience, il n'y pas de science sans une philosophie de la science. Il en va de même pour l'architecture. Amputée de la dimension philosophique, l’architecture cesserait vite d'être un art, et deviendrait une simple méthode d'aménagement de l'espace physique destiné à une occupation humaine. Si je souligne ici l'importance de cette dimension philosophique, c'est parce que, par son intermédiaire, nous pouvons explorer convenablement le thème des relations entre le domaine architectural et celui de l'écopsychologie. Je suis persuadé que cette dernière peut aisément entrer dans une articulations sereine et vivante avec la pensée théorique et la pratique professionnelle des architectes. Cette articulation peut même participer à un réenchantement de l'architecture, ainsi que l'envisagent les praticiens et les théoriciens du courant de l'organicité.

L'écopsychologie est un paradigme à la fois relativement récent, puisque ses bases furent posées au début des années 1990, aux États-Unis, et très ancien, car faisant appel, d'une façon explicite, à des traditions remontant à la Grèce antique ou la Renaissance. Theodore Roszak est le grand nom de l'écopsychologie. Historien, sociologue et philosophe, il fut aussi un grand romancier, dénonçant notamment la technicisation de l'existence. Sa pensée reposait sur une vision ouverte à la complexité du monde. Si nous avons besoin d’une rationalité, elle ne doit pas occuper toute la place dans la conscience et la vie humaines. Les hommes et les femmes sont aussi appelés à habiter le monde comme poètes et visionnaires. L'écopsychologie prend son élan à partir de cet impératif d’unité entre le logos et le mythos, pour prendre les vieux mots de la tradition grecque,

En1993, Theodore Roszak publie The Voice of the Earth : An Exploration of Ecopsychology. Le mouvement est lancé ! Le grand mérite de notre universitaire visionnaire fut d’avoir mis le doigt sur un double lien : 1) il existe une correspondance entre les blessures infligées à la Terre et celles que subissent les humains ; 2) il existe une dialectique entre le processus de guérison de la Terre et celui des humains. Les écopsychologues travaillent sur les implications environnementales des problèmes psychologiques et, d’une façon plus globale, anthropologiques. Il ne s’agit donc pas d’une relation humain-environnement à sens unique. Ce qui est récusé dans ce nouveau paradigme est en même temps un environnementalisme étroitement naturaliste (qui peut considérer l’humain comme une « espèce nuisible » !) et un anthropocentrisme fort (qui ne verrait dans l’environnement que des « ressources »). L'écopsychologie fait le pari d'une coparticipation et d'une organicité de la relation entre les humains et « leur » environnement. En 1995, Theodore Roszak, aidé du psychiatre Allen D. Kanner et de la psychologue Mary E. Gomes, dirigeaient l’ouvrage qui allaient devenir la référence du paradigme écopsychologique, Ecopsychology : Restoring the Earth, Healing the Mind. 27 personnalités y participèrent, déclinant ce paradigme selon des perspectives, des disciplines et des thèmes très divers, allant de la psychopathologie au développement de l’enfant, de la protection de l’environnement au mode de consommation.

Le cœur philosophique du paradigme écopsychologique est l'affirmation que la relation entre la Planète et la Personne se révèle non pas comme une articulation d'extériorité, mais comme une inclusion mutuelle… La Personne est dans la Planète et la Planète est en l'humain. S’il est aisé de comprendre le premier aspect (celui de l'appartenance des humains à l'environnement planétaire et même cosmique), le second, lui, ne va pas de soi. La plupart du temps, il est expliqué par le fait que la vie biologique de l’humain nécessite qu’il intériorise en lui, par l’alimentation, la respiration, etc., des éléments de la nature. En réalité, l’écopsychologie n’entend pas cette inclusion uniquement dans un sens biophysique, et cela pour la simple raison que l’humain n’est pas réductible à cette identité-là. Il est aussi porteur d’une intériorité inobjectivable, d’un au-delà, ou d’un en deçà, de sa conscience personnelle rationnelle. Sa psyché, son inconscient sont aussi des « lieux » habités par la Planète et la vie cosmique… C’est là la clef de l’écopsychologie. Elle nous rappelle que l’humain contient, dans ses profondeurs psychiques, la réalité naturelle, planétaire et cosmique qui nous entoure. Le processus de guérison écopsychologique qui permet de sortir de la crise écologique suppose que la Personne amène à sa conscience les trésors cosmiques, la materia prima, que sa psyché garde enfouie.

Theodore Roszak a pensé les contenus de l'écopsychologie bien avant le mot. Ses œuvres des années 1960 et 1970 en témoignent, notamment, The Making of a Counter Culture (1969). Traduit en français sous le titre de Vers une contre-culture, cet ouvrage a largement marqué les mouvement de dissidences dans la jeunesse étasunienne de cette période. Les deux derniers chapitres - « Le mythe de la conscience objective »et « Yeux de chair, yeux de feu » - sont un vrai éloge de la conscience imaginative, avec un rappel de la vérité portée par des figures lumineuses comme William Blake et Goethe. Il continue d’explorer la relation écopsychologique dans L’Homme Planète (1978). Il y propose une approche du monde qui entremêle la guérison de la terre et celle de l’humanité, la contemplation de la Nature et le combat pour la justice sociale. Il nous parle de cette « réciprocité vitale » entre l’humain et la Terre, de ce « continuum fondamental, irréductible » qui relie l’esprit et l’univers (Roszak, 1980, pp. 108-112).

Théodore Roszak s'est énormément intéressé aux questions d'urbanisme et d'architectures. Il s'inscrivait dans le sillage du philosophe de Lewis Mumford, compagnon de route des architectes organiques étasuniens, comme Frank Lloyd Wright ou Bernard Maybeck... Il y aurait tant à dire sur cette perspective. Mais, je voudrais conclure en évoquant une autre figure de l'écopsychologie : James Hillman. Theodore Roszak lui avait demandé de préfacer Ecopsychology. Restoring the Earth, Healing the Mind... James Hillman fut l’un des plus brillants continuateurs de l’œuvre de Jung. Et il dirigea durant de nombreuses années l'Institut Carl Gustav Jung, à Zurich.

Pour James Hillman, l’Âme du monde constitue le recours dont l'humanité a besoin pour surmonter sa crise de civilisation et la crise écologique. Son écopsychologie , sa psychologie archétypale vise essentiellement à réhabiliter l’Ame du monde et la puissance curative de l’imagination active. La référence hillmanienne à l’imagination est déterminante, car c’est par l’image que l’Ame du monde parle à l’âme et c’est par l’image également que l’Ame du monde nous donne un monde fait de signes et non d’objets. Mais, pour que la psychologie puisse de nouveau parler ce langage, il lui fallait renouer les fils de la mémoire historique, culturelle, spirituelle, esthétique, philosophique et scientifique, et renouer le dialogue avec les anciennes philosophies de l'anima mundi.

Dans son livre Malgré un siècle de psychothérapie le monde va de plus en plus mal (écrit avec Michael Ventura), il pose un constat : « Malgré un siècle de psychothérapie, les gens sont de plus en plus irrités, et le monde va de plus en plus mal. Peut être est-il temps d’y prêter attention. (...) Alors, pourquoi la psychothérapie ne s’en est-elle pas rendue compte ? Parce que la psychothérapie ne travaille que sur l’âme « intérieure ». En séparant l’âme du monde qui l’entoure et en ne reconnaissant pas que l’âme est aussi dans le monde, la psychothérapie ne peut plus accomplir sa tâche. Les immeubles sont malades, les institutions sont malades, le système bancaire est malade, les écoles, les rues – la maladie est là tout autour. » Cela devraient intéresser bien des psychologues et bien des architectes !

Notes

Roszak, Theodore (1970). Vers une contre-culture. Paris : Stock.

Roszak, Theodore, Gomes, Mary et Kanner, Allen (dir.) (1995). Ecopsychology: Restoring the Earth, Healing the Mind. San Franciso : Sierra Club Books.

Roszak, Theodore (1993). The Voice of the Earth: An Exploration of Ecopsychology. New York : Touchstone Books.
Hillman, James et Ventura Michael (1998). Malgré un siècle de psychothérapie, le monde va de plus en mal. Londres : Ulmus Company Ltd.